[10] Je n'imagine pas notre futur, on n'y est pas encore. Mais promets-moi d'être là. Le reste a peu d'importance quand tu es auprès de moi.

 Je n'imagine pas notre futur, on n'y est pas encore. Mais promets-moi d'être là. Le reste a peu d'importance quand tu es auprès de moi.

"Sagan, Françoise. Fit son apparition en 1954, avec un mince roman, « Bonjour tristesse », qui fut un scandale mondial. Sa disparition, après une vie et une ½uvre également agréables et bâclées, ne fut un scandale que pour elle-même."

Epitaphe de Françoise Sagan



De nombreuses feuilles de papier gisaient sur les draps froissés. Il était près de quatre heures du matin et Charles écrivait encore. Il était assis sur son lit, une cigarette à la main. Charles ne fumait pas. Pour tout dire, il détestait ça. C'était par pure superficialité qu'il achetait tous les deux jours un paquet de Marlboro. Il trouvait que ça lui donnait un air chic. A défaut d'être particulièrement séduisant, il aurait l'air distingué. Et puis, ils étaient des millions à allumer des cigarettes ; alors, pourquoi pas lui ?

Charles avait cinquante trois ans. « La fleur de l'âge ». C'est ce que tous ceux qu'il croisait s'évertuaient à lui répéter. « Des crétins ». Pour lui, c'était simplement le signe que ses problèmes d'érection ne s'arrangeraient plus. Il finirait peut-être un jour par ne plus bander. Quel gâchis. « Merde, le foutre c'est une substance précieuse. Y en a qui n'en ont pas et qui donneraient tout pour en faire bon usage. Moi, j'en ai, mais je serai bientôt comme eux ». Il n'était plus qu'un âne à peine capable de faire quelques sauts ridicules. « La débandade ».

Charles était écrivain. Il n'avait pas de diplôme. Il ne s'était jamais embarrassé de ces choses-là. Il laissait aux autres les conformités et les règles d'usage. Il avait arrêté très vite ses études de lettres pour se consacrer à l'écriture. Il ne voulait pas être un de ces doubles de Sartre qui se plaisent à utiliser des mots savants simplement parce que ça flattait l'ego de se sentir supérieur aux autres qui étaient incapables de comprendre. Pas besoin d'avoir lu Proust pour écrire. Charles était écrivain. Analyser, commenter, expliquer et tous ces exercices scolaires ringards lui étaient apparus comme de grossiers outrages aux textes d'auteurs auxquels il aurait volontiers dressé un autel. Il avait préféré laisser l'agrégation aux intellectuels. Il n'était pas Sartre. Il voulait être compris des autres. Lu pour ce qu'il disait, pas pour ce que ses phrases pouvaient peut-être signifier.

Charles renversa quelques cendres sur ses draps. La bonne nettoierait. Mieux, il l'enverrait en acheter de nouveaux. « Payée à ne rien faire, autant qu'elle se promène et qu'elle prenne l'air, cette nigaude ». Charles avait l'esprit ouvert. Employer une femme qui ne lui servait à rien ne le dérangeait pas. « J'ai de l'argent, autant qu'elle en profite un peu aussi ». Il aimait son petit luxe. Il se le permettait. Et même lorsqu'il ne pouvait pas, il ne s'interdisait rien. Même pas la souffrance due à l'attente d'une femme dont il se savait aimé. C'était ça la débauche. Et il aimait ça !

# Posted on Thursday, 25 December 2008 at 8:17 PM

[9] Australia

 Australia

Ma place est nulle part.










"C'est comme ça, mais ça ne veut pas dire que ça ne changera pas"
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# Posted on Wednesday, 24 December 2008 at 6:12 PM

[8] Cathy a peur

 Cathy a peur

Seul sur mon sort en équilibre
Mais pour mon corps mon coeur et libre
Ta voix s'efface de mes pensées
J'apprivoiserai ma liberté
Et mes rêves s'accrochent à tes phalanges
Je t'aime trop fort, ça te dérange
Et mes rêves se brisent sur tes phalanges
Je t'aime trop fort
Mon ange mon ange

Le Tunnel d'Or, AaRON



Cathy était allongée sur son lit. Nue sur ses draps froissés par une folle nuit de plaisirs, elle sentait un léger courant d'air caresser son corps. Quelques minutes avant de se jeter sur sa couche encore humide de sueur, elle était allée ouvrir la fenêtre et fumer sa cigarette. Elle appréciait respirer l'air pur qui se dégageait de la campagne qui entourait sa maison. Elle aimait aussi cette sensation, ces petits frissons que lui procurait l'air frais lorsqu'il effleurait sa peau. Ainsi étendue, Cathy aimait réfléchir. Elle s'était toujours trouvée plus éclairée dans ces moments-là. C'étaient de rares instants où elle se sentait sereine. Etudiante, elle avait toujours eu besoin de se vider l'esprit pour pouvoir étudier. Elle n'avait jamais éprouvé de difficultés à trouver un partenaire, quitte à ce qu'il ne le soit que pour une seule nuit. Ses traits fins, sa silhouette féline et ce visage juvénile l'avaient sans doute aidée.

Arnold était déjà parti. Il ne s'attardait jamais. Il n'était pas très bavard. A vrai dire, il n'y avait qu'au lit qu'il était sociable et prolixe. Le reste du temps, c'était un homme acariâtre, voire presque asociale. Mais Cathy l'aimait bien. Il n'était pas comme les autres garçons. Elle l'estimait. Il était unique. Il était le seul garçon qui lui avait écrit une lettre. Lorsqu'ils s'étaient rencontrés, il n'avait pas cherché à la séduire. A ses yeux, elle n'était qu'une fille comme les autres avec laquelle il échangerait quelques banalités. Pourtant, lorsqu'elle lui avait demandé un jour si ses yeux avaient toujours été vides de toutes émotions, Arnold s'était surpris à l'apprécier. Un peu. Ils avaient parlé de lui. Beaucoup. Lorsqu'il était avec elle, il ne voyait pas le temps s'écouler. A la folie. Depuis qu'elle avait déposé un baiser sur ses lèvres en le raccompagnant, il se rendit compte que sa présence lui faisait du bien.

Avant de s'étendre sur son lit, Cathy s'était levée et s'était approchée de la fenêtre. Elle avait allumé la cigarette qu'elle avait prise sur son bureau. Cathy ne s'était jamais considérée comme vraiment dépendante. Elle pouvait passer des semaines sans en avoir le moindre besoin. Fumer après l'amour était simplement devenu une habitude, une coutume à laquelle elle avait pris goût. Comme à ses soirées avec Arnold. Chaque fois qu'elle mettait une cigarette à la bouche, Cathy s'amusait à faire de petits ronds de fumée avec sa bouche. Elle aimait ensuite les faire voler tout autour d'elle. Elle détestait ce côté enfantin qui lui donnait l'impression d'être faible. Tandis qu'elle fumait et qu'elle observait les sapins enneigés qui se trouvaient devant ses yeux, elle ne put s'empêcher de penser à Arnold. Il adorait ce paysage. Il le trouvait reposant. Cathy avait alors éteint sa cigarette et s'était allongée sur le lit, pensant au sourire d'Arnold, à ses phrases maladroites, à ses gestes si souvent incertains. Cathy se surprit de ne pouvoir s'empêcher de sourire ...
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# Posted on Tuesday, 23 December 2008 at 6:26 PM

[7] Alison

 Alison

Ce n'était ni vrai, ni faux, mais vécu

La Condition humaine, André Malraux.



Alison aime. Alison adore. Alison attend. Alison apprend. Alison analyse. Alison blesse. Alison baille. Alison boude. Alison bouleverse. Alison bavarde. Alison cauchemarde. Alison contrôle. Alison consent. Alison cajole. Alison coopère. Alison damne. Alison déguste. Alison dispose. Alison déstabilise. Alison dépérit. Alison espère. Alison écoute. Alison écrit. Alison envoûte. Alison empoisonne. Alison frappe. Alison freine. Alison fatigue. Alison feint. Alison fume. Alison gouverne. Alison gèle. Alison grelotte. Alison guérit. Alison grimpe. Alison hurle. Alison hiberne. Alison honore. Alison hystérise. Alison harcèle. Alison inspecte. Alison insulte. Alison imagine. Alison interrompt. Alison irrite. Alison jubile. Alison jette. Alison joue. Alison justifie. Alison jongle. Alison lutte. Alison lit. Alison lévite. Alison larmoie. Alison limite. Alison meurt. Alison murmure. Alison médit. Alison mature. Alison menotte. Alison noie. Alison neutralise. Alison nettoie. Alison notifie. Alison nuit. Alison oublie. Alison observe. Alison obtient. Alison oblige. Alison ouvre. Alison pleure. Alison paye. Alison prie. Alison propose. Alison prête. Alison quadrille. Alison querelle. Alison qualifie. Alison quête. Alison quantifie. Alison rêve. Alison raye. Alison rit. Alison rate. Alison rougit. Alison rafistole. Alison souffre. Alison sait. Alison sourit. Alison saupoudre. Alison souhaite. Alison terrifie. Alison théorise. Alison tarde. Alison tient. Alison tente. Alison vit. Alison voit. Alison vocifère. Alison valse. Alison voyage.

# Posted on Saturday, 13 December 2008 at 9:10 PM

Edited on Sunday, 14 December 2008 at 5:32 PM

[6] Héros

 Héros

Déchirer par morceaux l'enfant aux yeux du père
N'est que le moindre effet qui suivra ma colère ;
Des crimes si légers furent mes coups d'essai:
Il faut bien autrement montrer ce que je sais ;
Il faut faire un chef-d'½uvre, et qu'un dernier ouvrage
Surpasse de bien loin ce faible apprentissage

Médée, Pierre Corneille

Ce soir, H. avait envie de vivre quelque chose d'extraordinaire, qui ne soit pas donné à éprouver au commun des mortels. Il voulait du changement. Peut-être était-ce dû à la journée particulièrement mauvaise qu'il venait de passer. Ou bien, était-ce seulement parce que le chauffeur du bus l'avait dévisagé avec mépris et insolence lorsque H. l'avait salué, plus tôt dans la journée. Quoiqu'il en soit, c'était de violence dont il rêvait, et il sentait que le petit rongeur qu'il venait d'écraser vulgairement contre le mur ne lui avait pas apporté pleine satisfaction. Après tout, il avait de l'ambition et ce n'était pas un simple hamster qui comblerait ses désirs de réussite. Non, ce petit mulot n'était pas de taille. Mais, un combat contre un homme pourrait peut-être l'apaiser. Alors, n'écoutant que ses désirs, H. s'habilla et descendit dans la rue. Il n'avait pris aucune arme, et pas même le plus petit moyen de défense. Plus que tout, il désirait ardemment sentir sa victime convulser entre ses mains. Il voulait tuer à bras nus et prendre des coups. Il souhaitait que son corps soit à jamais le témoin immarcescible de la lutte acharnée qui l'opposerait à l'homme qui serait sa victime. H. se dirigea vers la gare. Peut-être croiserait-il un homme qui errerait et qu'il pourrait surprendre. Il ferait sortir de sa pauvre condition humaine, de son destin minable et tellement commun. Cet homme-là, sans le savoir, serait un chanceux : il ferait la une des journaux et on parlerait de lui dans les bars. Il serait le principal sujet de conversation des ménagères de plus de trente ans, pendant quelques jours. Quel honneur ce serait. H. marchait. Il ne croisait rien ni personne dans les rues ; excepté quelques voitures qui dévalaient les rues, et dont les conducteurs étaient sans doute en route pour assouvir quelques bas plaisirs terrestres. Au détour d'une ruelle, il aperçut un mendiant. C'était le premier être vivant qu'il croisait. Alors qu'il s'apprêtait à continuer tranquillement son chemin, sans lui accorder la moindre importance — la condition de vie de cet homme était déjà si misérable ; il ne voulait pas lui faire subir une mort qui lui ôterait le peu de dignité qui lui restait — une bouteille de verre éclata violemment contre un mur tout proche de lui. Lorsque H. se retourna, le vagabond éclata de rire. Sans doute les quelques verres de trop qu'il avait bus ce soir étaient responsables de cet excès de violence et d'euphorie ; mais peu importait : il mourrait pour l'offense qu'il venait de commettre. Tandis que H. s'approchait de lui, sans un sourire, le mendiant recula. Il trébucha sur un sac qui contenait sans doute tout ce qu'il possédait. H. le trouvait misérable. A terre, l'homme bégaya quelques excuses incompréhensibles. Sans doute se rendait-il compte à présent de l'erreur qu'il venait de commettre. Ses phrases étaient ponctuées de sanglots dont H. ignorait s'ils étaient dûs à la peur qui l'envahissait peu à peu tel le venin qui s'infiltre sinueusement dans le corps de sa victime, ou si c'était l'excès d'alcool qui était responsable de ces pleurs, le rendant plus sensible que d'ordinaire. Quoi qu'il en soit, H. martela le corps de ce mendiant à coups de pieds. Lorsqu'il frappa son visage, celui-ci se poussa un cri qui déchira la nuit. Le vagabond était replié sur lui-même et suppliait maintenant son agresseur d'arrêter. C'était impossible. Seule sa mort pourrait calmer la rage dont H. souffrait. En le frappant, il déversait toute la haine, toute la ranc½ur qu'il avait refoulées pendant ces dernières années. Toutes ces personnes qui l'avaient humilié, tous ceux qui l'avait écrasé ; il les voyait tour à tour à la place de ce mendiant. Ces visions redoublaient la rage de H. et il se rendit compte que les coups qu'il donnait n'étaient pas à l'égal de la fureur qui prenait possession de lui. Il fallait tuer cet homme de manière magistrale. H. voulait que son crime soit un modèle avec lequel personne ne pourrait rivaliser. Alors, il ramassa le haut de la bouteille de verre que le mendiant avait jeté contre le mur et d'un coup vif, il entailla son bras. Lorsqu'il revint vers sa victime, le visage du vagabond s'assombrit. Il savait qu'il allait être achevé sans aucune décence. Tandis que le mendiant se débattait, H. retira son pantalon troué. D'un geste ferme et maîtrisé, il enfonça la bouteille dans le corps de cet homme. Celui-ci, totalement impuissant et sans force, ne poussa pas un cri. Seuls des larmes ruisselèrent sur son visage, en silence. Lorsque H. aperçut l'expression vide du visage du mendiant, il lui brisa sur le front le reste de la bouteille. Lorsque H. vit que le mendiant ne bougeait plus, il prit son pouls. Mort. Il laissa le corps sur le sol et prit le chemin du retour, ne pouvait s'empêcher de frotter son avant-bras, qui ruisselait.
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# Posted on Thursday, 11 December 2008 at 6:32 PM